Beaucoup sont tentes de soigner les petits maux du quotidien par les plantes, percues comme plus naturelles. Qu’elles se presentent sous la forme de tisanes, d’huiles essentielles ou de gelules, toutes ne sont pas efficaces et certaines ne sont pas denuees d’effets indesirables. Decryptage.

La phytotherapie est un mot d’origine grecque qui designe l ‘art de se soigner par les plantes. L’usage medicinal des plantes se perd dans l’origine des temps: les premiers hommes les machaient pour traiter leurs maux, exactement comme le font encore les singes sauvages aujourd’hui. En Chine, en Inde, en Mesopotamie, en Egypte… les premiers textes connus de la medecine par les plantes se repartissent entre 3000 et 1500 ans avant notre ere.

Une tablette sumerienne, decouverte en Mesopotamie et datant du 3e millenaire avant J.-C., propose 15 prescriptions: la myrrhe, le thym et le saule sont melanges a la biere ou au vin… La mandragore, l’opium extrait du pavot et le saule figurent en bonne place sur le Papyrus d’Ebers, traite de medecine egyptien, qui date de 1600 ans avant notre ere. Une medecine qui s’est perpetuee et enrichie au fil du temps avec les apports des Grecs et des Romains, d’Hippocrate a Galien, en passant par Pline l’ancien. Dioscoride au 1er siecle de notre ere recense 600 plantes a usage medicinal: un ouvrage qui fera reference pendant 1500 ans. Apres la chute de l’Empire romain, ce sont les ecclesiastiques qui prennent le relais et cultivent les “simples” dans les monasteres. La decouverte de l’Amerique permettra de decouvrir de nouvelles plantes, comme les quinquinas.

“Aujourd’hui encore, la phytotherapie demeure le recours principal dans de nombreux pays en voie de developpement”, explique le Pr Pierre Champy, responsable de l’enseignement de la phytotherapie a la faculte de pharmacie de Chatenay- Malabry. En France, de nombreux medicaments sont issus des plantes, et la phytotherapie a longtemps ete delaissee, consideree comme un remede de “bonne femme”. Depuis quelques annees, elle revient sur le devant de la scene.

En complement des traitements conventionnels
Affections bronchiques, troubles du sommeil, calculs urinaires, exces de cholesterol, herpes… La phytotherapie peut aider a venir a bout de nombreuses maladies mais certainement pas de toutes les pathologies. “On ne soigne pas le cancer par la phytotherapie. En revanche, il est possible d’accompagner la prise en charge des effets secondaires lies aux traitements, explique le Dr Paul Goetz, medecin phytotherapeute installe a Strasbourg. Mais attention aux messages delivres. produits naturels de la canneberge: elle va prevenir la recidive des infections urinaires mais, en aucun cas, elle ne guerira les infections urinaires importantes avec beaucoup de fievre”, poursuit le therapeute.

“L’interet de certaines plantes, a bien choisir car elles ne sont pas toujours sans risque, est de limiter la prise de medicaments de synthese et de permettre une decroissance medicamenteuse”

Aujourd’hui, il n’est plus question d’opposer traitements a base de plantes et medicaments issus de la chimie, mais de les utiliser en complement comme l’explique le Dr Laurent Chevallier. “Nous avons en France 13 millions de personnes polymediquees avec des risques d’accidents lies aux interactions -10 a 20% des hospitalisations apres 65 ans sont lies a un mesusage des medicaments. L’interet de certaines plantes, a bien choisir car elles ne sont pas toujours sans risque, est de limiter la prise de medicaments de synthese et de permettre une decroissance medicamenteuse”, selon le medecin nutritionniste, botaniste et auteur de Moins de medicaments, plus de plantes (Ed. Fayard).

Des precautions qui s’imposent
Consideree comme sans danger car naturelle, la phytotherapie ne s’improvise pas. Les plantes ne sont ni des placebos ni de la poudre de perlimpinpin: elles peuvent aussi interagir avec d’autres traitements. Le millepertuis, par exemple, connu pour ses proprietes antidepresseurs, diminue l’activite de nombreux medicaments… Et si les troubles legers peuvent etre pris en charge en automedication, les limites existent. Car se soigner par les plantes ne signifie pas pour autant que l’on soit capable de poser le bon diagnostic. “J’ai recupere, il y a quelque temps, un de mes malades insuffisant renal qui s’etait autosoigne avec des asperges, diuretiques mais contre-indiquees dans sa pathologie”, temoigne le Dr Paul Goetz

En Europe, il existe plus de 1000 plantes utilisees pour un usage medicinal, mais la pharmacopee francaise en recense environ 400, dont 200 ont des indications therapeutiques encadrees et 148 echappent au monopole du pharmacien. Toutes les plantes toxiques ou reputees telles ont ete eliminees. “Une soixantaine de plantes chinoises et quarante-cinq issues des departements d’outre-mer sont desormais inscrites a la pharmacopee”, souligne le Dr Jacques Fleurentin, pharmacien, president de la Societe d’ethnopharmacologie.

Cette liste peut aider les apprentis phytotherapeutes a separer le bon grain de l’ivraie dans une offre plethorique. “ se soigner avec les plantes de nature bienfaisante, nous voyons l’emergence de plantes exotiques issues de traditions etrangeres qui, utilisees sans recul, dans des conditions non traditionnelles, peuvent reserver de mauvaises surprises”, met en garde Pierre Champy qui cite le desmodium, plante africaine a la mode pour proteger le foie ayant provoque des hepatites.

“Nous voyons l’emergence de plantes exotiques issues de traditions etrangeres qui, utilisees sans recul, dans des conditions non traditionnelles, peuvent reserver de mauvaises surprises”

Quelles parties des plantes utiliser?
Pratiquement toutes les parties des plantes peuvent etre utilisees. “Generalement, en France, ce sont les parties renouvelables: tiges, feuilles, fleurs… qui sont utilisees, plus rarement les racines et ecorces”, precise Pierre Champy. “En tisane, les racines et ecorces sont souvent trop ameres et l’observance du traitement difficile, d’ou l’interet, dans un certain nombre de situations, des gelules de plantes”, surencherit le Dr Laurent Chevallier.

Mais connaitre le nom d’une plante n’est pas toujours suffisant: ses differentes parties peuvent avoir des proprietes therapeutiques distinctes. C’est le cas du sureau dont la fleur est diuretique et le fruit possede une activite contre le rhume. Chez l’ortie, la partie aerienne calme les douleurs rhumatismales et la racine soulage les problemes de miction lies a l’hypertrophie benigne de la prostate. Autre exemple, la fleur de tilleul est connue pour ses proprietes anxiolytiques alors que le bois d’aubier de tilleul va plutot avoir une action depurative. “Il faut aussi connaitre la forme galenique et le dosage”, explique le Dr Jean- Michel Morel, medecin phytotherapeute a Besancon.

Sous quelles formes les employer?
“La forme tisane, la plus traditionnelle, demeure tres efficace. Mais elle n’est pas toujours facile d’utilisation dans la vie moderne”

“La forme tisane, la plus traditionnelle, demeure tres efficace. Mais elle n’est pas toujours facile d’utilisation dans la vie moderne”, reconnait le Dr Jean-Michel Morel. Neanmoins, medecins et pharmaciens adeptes de la phytotherapie restent attaches a cette forme, qui bien souvent permet de recueillir le totum de la plante, c’est-a-dire toutes les substances actives de la plante. Car c’est bien la leur subtilite: le responsable de leur action n’est pas un principe actif, mais leur totum.

“Ce sont des melanges complexes qui agissent en synergie. Si vous prenez le millepertuis, par exemple, le principe actif a plus d’activite en melange avec les autres composants de la plante”, explique Jean- Michel Morel. En tisane, le dosage de ce meme millepertuis reste aleatoire et ne permet pas une efficacite reproductible… Le plus souvent, les formes traditionnellement utilisees se revelent les plus efficaces et les moins dangereuses. “L’ethnopharmacologie, qui cherche a valider l’indication therapeutique traditionnelle sur des animaux ou des cultures de cellules, sans pour autant isoler un principe actif, a pu constater dans les trois quarts des cas l’efficacite lorsqu’elle est administree sous sa forme habituelle”, insiste Jacques Fleurentin auteur du Bon Usage des plantes qui soignent, editions Ouest France 2013.

Des indications differentes selon la forme
A l’inverse, certaines plantes peuvent se reveler toxiques si l’on s’ecarte d’un usage bien etabli. La germandree, traditionnellement utilisee en tisane, s’est revelee, sous forme de poudre, nocive pour le foie. Les gelules ou les comprimes de plantes apparaissent plus adaptes a la vie moderne car ils s’administrent facilement. Les formes seches sont faites a partir de poudre de plantes ou d’extraits secs, avec une quantite de principes actifs trois a quatre fois plus concentree que la poudre. Il existe aussi des extraits fluides et des teintures: le solvant est alors un melange eau-alcool qui permet d’extraire plus de principes actifs de la plante. La presence d’alcool peut cependant limiter leur utilisation. “Mais l’extrait fluide est sans aucun doute la forme la plus proche de la plante fraiche”, souligne le Dr Paul Goetz.

“Une meme plante ne sera pas utilisee pour les memes indications en tisane ou en huile essentielle”

Les huiles essentielles extraites des plantes aromatiques sont employees dans une branche particuliere de la phytotherapie: l’aromatherapie (voir page 90). Et une fois de plus, prudence! “Une meme plante ne sera pas utilisee pour les memes indications en tisane ou en huile essentielle”, met en garde le Dr Goetz.

Ou les acheter?
Pharmacies, herboristeries, magasins bio, Internet… A quel circuit de distribution se vouer pour acheter ses tisanes et gelules en toute securite? “Les pharmaciens sont formes au cours de leurs etudes, mais tous ne sont pas vraiment specialises pour delivrer un veritable conseil”, estime le Dr Jean-Michel Morel. Certains professionnels de magasins dietetiques sont tres bien formes alors que nombre d’officinaux n’y connaissent pas grand-chose.

C’est souvent le bouche-a-oreille qui permet de s’y retrouver. “Si un pharmacien indique sur sa vitrine qu’il est specialise, il s’est sans doute forme”, precise le Dr Goetz. La pharmacie demeure egalement le seul point de vente qui delivre des produits a base de plantes ayant le statut de medicament. En revanche, les specialistes mettent en garde contre les sites Internet. “Si ce ne sont pas des sites relies a des marques ou points de vente connus, mieux vaut les eviter”, insiste Jacques Fleurentin.

Que valent les complements alimentaires?
se soigner avec les plantes de phytotherapie sont de plus en plus rares. Les plantes n’etant pas brevetees, les industriels ne se lancent plus dans des etudes lourdes pour obtenir une autorisation de mise sur le marche. De plus en plus de gelules et de comprimes a base de plantes ont donc le statut de complements alimentaires, avec des dosages moins importants que celui des medicaments. La meme plante pourra d’ailleurs etre medicament et complement alimentaire “L’inconvenient est qu’ils n’ont pas a etiqueter leur composition de maniere quantitative. Ce qui peut souvent se reveler problematique”, explique le Pr Pierre Champy. Une fois encore, l’accompagnement d’un specialiste peut se reveler necessaire pour eviter, au mieux, un produit sous-dose et inefficace, au pire, des effets lies a un composant… Un dispositif specifique de “nutrivigilance” a ete mis en place en France.

Quelles recommandations pour les enfants?
La prudence est recommandee chez les enfants et les femmes enceintes. “Chez les enfants, j’utilise plutot comme galenique les bourgeons, car ils sont connus comme n’ayant pas de principes actifs toxiques”, affirme le Dr Jean-Michel Morel. Chez la femme enceinte, les effets des plantes sur le fœtus sont mal connus. L’automedication est a proscrire, meme si certaines plantes sont reputees sans danger comme le gingembre pour lutter contre les nausees, la vigne rouge contre les jambes lourdes ou encore les graines de psyllium contre la constipation.